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octobre 2003, dans le studio du Photographe Denis Morel à Grenoble,
je retrouve mon ami Marc Dozier pour une séance photo un
peu particulière.
Marc est photographe grand reporter et depuis des années, il explore
et photographie son pays de coeur, la Papouasie Nouvelle Guinée.
Il
a réussi à mettre sur pieds un projet un peu fou : inviter en France
trois de ses amis papous et leur faire découvrir son pays.
Ils vont vivre trois mois d'une aventure exceptionnelle.
Je rencontre
Mudeya (prononcer "moudidjé"), Porobi & Philip KC dans mon atelier
début octobre. Depuis le temps que Marc me racontait ses aventures
en papouasie, je rêvais de les rencontrer, alors quelle joie de
les voir passer ma porte ! Je découvre de vrais artistes, experts
dans l'art de se parer la tête et le corps de plumes, de feuilles
et de couleurs.
Ils découvrent
mes plumes "autochtones" d'oies, de faisan, de goëland et de corbeau,
je leur montre comment je m'en sers, puis mes outils, mes couleurs
et tout le tralala. J'offre à Mudeya une plume de paon pour laquelle
il a un véritable coup de foudre, et des tubes de gouache, à mon
avis moins nocive pour son visage que les pigments douteux ou la
peinture pour carrosserie qu'il utilise habituellement...
Ils
se peignent traditionnellement le visage, je leur propose de calligraphier
sur leur corps. L'idée semble leur plaire ! Nous nous retrouvons
donc la semaine suivante, lors d' une scéance photo qu'ils doivent
faire avec Marc, en parures, et en studio.
"le studio, Marc
et les papous en plein travail"
J'avais déjà
vu leurs parures de plumes en photo, mais lorsque je les vois "pour
de vrai" je suis émerveillée par toutes ces couleurs et par la grâce
avec laquelle ils les assemblent. Je suis émue... J'adore les plumes
et je n'en avais jamais vue d'aussi belles. Je n'avais jamais vu
de plume d'oiseau de paradis...
Mudeya met gentiment
un terme à ma contemplation en m'entraînant dans le coin du studio
où il s'est longuement préparé. Et là, tout en riant et me racontant
en papou je ne sais quelle aventure, il prend possession de ma tête
avec autorité et y crée un assemblage incroyable de poils de kangourou
des arbres et de plumes colorées. Je prends mentalement un peu de
recul par rapport à la situation pour l'observer sous un autre angle
et je crois rêver : je suis là, moi, petite française, entre
les mains d'un guerrier papou venu de l'autre bout du monde, qui
orne ma tête avec des plumes de sa forêt et me raconte des blagues
papoues en riant. Je n'ose ni bouger ni respirer de peur de
faire s'envoler cet instant magique, un peu comme le chocolat en
poudre sur mes tartines beurrées quand j'étais petite.
Puis
c'est à mon tour de "parer" Mudeya à ma façon. Je suis très intimidée...
Après quelques secondes de réflexion, j'ouvre le "robinet à idées"
et je laisse venir mon inspiration. J'ai d'abord envie de partir
dans l'abstrait et je commence par poser sur ses bras quelques carrés
de feuille d'or (ce qui lui plait beaucoup)
Puis la question
se pose : qu'ai-je envie de dire à travers cet instant inoubliable
pour qu'il ne reste pas dans ma mémoire qu'un moment "esthétique"
? Que puis-je écrire sur son corps qui ait un sens ?
J'ai
devant moi un homme qui vit dans la forêt, qui ne connaît pas son
âge, un guerrier faisant partie des chefs de son clan, un homme
dont l'une des occupations favorite est de courir les bois à la
recherche des plus belles plumes, des plus belles feuilles et fleurs
pour faire de magnifiques parures. Mudeya m'inspire plein de
choses, il est joyeux comme un enfant, je le vois un peu comme un
lutin rieur et je ressens aussi son profond attachement à la nature
et quelquechose de très sensible et rêveur en lui. C'est alors
que me viennent à l'esprit les seuls mots que je pourrais écrire
sur son corps : je peints une flèche blanche qui indique son coeur,
puis au bas de la flèche, sur son ventre tout rond comme la terre,
j'écris "ici bat le coeur de la Forêt".
Je ressens alors
l'ambiance de cet instant et en prends un instantané pour ne pas
l'oublier : Il fait froid dans le studio, Mudeya est assis sur un
tabouret haut et frissonne un peu, je suis appliquée, je sens l'odeur
de mes gouaches et celle du thé qui fume près de moi, et j'entends
juste à côté, sur le fond blanc, Marc qui "anime" la scéance photo
avec Porobi & Phillp KC. Il leur raconte des trucs en papous,
en riant et en poussant des borborygmes et des cris incroyables,
pour les guider afin qu'ils aient des expressions et des poses intéressantes
sur les photos. C'est assez surréaliste...
Mon travail
est long et mes pinceaux sont froids, mais Mudeya est très patient
et au bout de deux heures, quand j'ai enfin fini, il est enchanté
de découvrir le résultat dans la glace et d'entendre la traduction
que lui fait Marc des mots écrits sur son ventre. Je suis épuisée...
Je n'aurais jamais cru qu'écrire sur quelqu'un soit si long,
si difficile et si intense !
 Je
suis heureuse car je ne savais pas du tout si j'allais réussir à
faire quelquechose. J'ai l'impression que ce qui s'est posé sur
la peau de Mudeya ce soir là, quelle que soit sa valeur esthétique,
est quelquechose de juste, dicté par une inspiration surgie d'un
moment de complicité inattendu.
Je sens que
je ne pourrai rien donner de plus. Je ne peux pas écrire sur les
deux autres papous tout de suite, on projette une autre séance quelques
jours plus tard. En attendant, Marc et Denis nous prennent en photo,
et c'est là encore un moment incroyable que je ne suis pas prête
d'oublier.
"moment de complicité
avec Philipp KC & Mudeya"
Le
lendemain, en rangeant mes affaires, je trouve au fond de mon sac
de matériel une petit plume rouge adorable qui a du s'envoler de
la parure de Mudeya et y tomber par hasard. Je prend ce hasard comme
un vrai cadeau du Ciel et un clin d'oeil de Mudeya, et depuis je
la garde précieusement...

"trois
jours plus tard c'est Porobi, ici avec Marc, qui se prête au jeu
et j'écris sur ses bras
"je viens d'un autre monde"
et d'autres choses sur ses pieds que l'on a oublié de prendre en
photo...
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